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Les pratiques occultes

Entretien avec le père Joseph-Marie Verlinde recueilli par Henrik Lindell (www.temoins.com).
« Les pratiques occultes sont mauvaises en soi ». Que pense l’Eglise catholique de la sorcellerie ?

1- La religiosité ésotérique, notamment à travers la sorcellerie, suscite un intérêt de plus en plus important. Qu’y a-t-il de si séduisant ?

L’ésotérisme donne accès à une « gnose », c’est-à-dire à un savoir prétendument salvifique, délivré au sein d’une tradition initiatique. Le contenu de ce savoir varie dans la présentation, mais le fond demeure inchangé : il s’agit de la révélation de la divinité naturelle de l’homme. L’initiation au cours de laquelle cette connaissance théorique est transmise, consiste dans le « transfert d’une influence spirituelle » (René Guénon), qui permet au néophyte de s’ouvrir aux niveaux subtils (occultes) du réel. Il est clair que sur l’horizon de la philosophie panthéiste à laquelle adhère l’ésotérisme, il ne saurait y avoir de « Sauveur » au sens chrétien du terme. La « chute » n’est pas une rupture d’Alliance entraînant la perte de la grâce divine, mais la descente de la monade (l’étincelle divine individuelle) dans la matière (« involution »). Le « salut » consiste dès lors dans le mouvement de retour de la monade vers la Source – c’est-à-dire vers la pure Énergie divine indifférenciée – d’où elle est émanée (« évolution »). Dans un univers de part en part divin, il ne saurait y avoir de mal ; la distinction entre le bien et le mal est dès lors purement subjective et fonction du degré d’évolution de la monade.

Nous pressentons ce qu’une telle proposition peut avoir de séduisant dans le contexte de l’individualisme et du relativisme ambiants. Chacun évolue selon sa propre trajectoire, assumant le « karma » qui est le sien au cours de l’incarnation présente, en attendant d’explorer d’autres possibilités dans une incarnation future.

Maison hantée ?

Avant toutes choses je tiens à dire que je suis catholique pratiquant et que j’ai la tête bien sur les épaules. Je vous écris pour avoir vos lumières sur un phénomène étrange qui se reproduit depuis plusieurs années dans la maison de mes parents. J’y ai personnellement assisté deux fois et plusieurs membres de ma famille ont eux aussi expérimenté ce phénomène à différents périodes : mon père quand il était jeune, une de mes sœur il ya plus de deux ans et une autre de mes sœurs en décembre dernier.
Cela se passe la nuit et toujours dans la même chambre. Nous sommes réveillés par l’impression d’une présence qui nous apparaît rapidement évidente. Cette présence que nous ressentons féminine est alors visible. Elle a une apparence et une taille humaine, une couleur bleutée comme transparente et semble flotter dans l’air à peu de hauteur du sol. Je ne crois pas aux fantômes mais ce phénomène y fait penser. La silhouette se déplace dans la salle, semble nous regarder et finit toujours par disparaître dans le même mur.

Quelles étaient vos émotions durant ce phénomène ?

Tout le temps de sa présence, ceux qui la voient sont inquiets. Personnellement les deux fois où je l’ai vu je me suis trouvé comme incapable de bouger, figé dans mon lit, en tachycardie.

Il serait intéressant de vérifier si ces réactions physiologiques se sont également produites sur les autres personnes ayant assisté au phénomène. Si vous aviez été le seul à « voir », vu les réactions que vous me décrivez, j’aurais exploré la piste d’un « dédoublement », c’est-à-dire d’une ébauche de sortie dans votre corps astral.

Qu’est-ce à dire ?

Un certain nombre d’expériences vécues par des personnes de tous âges et de toutes cultures, semble accréditer la thèse selon laquelle notre corps physique possèderait un « double » subtil (énergétique) appelé « corps astral ». Celui-ci appartiendrait à un niveau vibratoire appelé plan astral. Dans certaines circonstances, notre conscience pourrait se dégager – en général involontairement – du corps physique et accéder à ce plan, entrevoyant ainsi ce qui s’y passe. Je me penche actuellement sur ces phénomènes, dans l’espoir de pouvoir évaluer leur plausibilité, approfondir l’explication fournie par les traditions qui les rapportent, et estimer leur compatibilité avec l’anthropologie chrétienne. Il est donc trop tôt pour que je me prononce sur ce genre de phénomène ; mais s’il s’avère que cette théorie ait un fond de réalité, il se pourrait que vous ayez fait une expérience de « sortie » partielle de votre corps physique : ce genre de phénomène s’accompagne en effet des symptômes que vous décrivez. Auquel cas, votre conscience se serait éveillée au plan astral et vous auriez aperçu une « ombre » du bas astral.

Que désignez-vous par ce terme ?

Sans entrer dans les subtilités des traités d’occultisme qui exigeraient de distinguer entre « ombre » et « coque », disons qu’il s’agit de la dépouille astrale d’un défunt, dont l’âme a poursuivi sa course. Ce corps astral va finir par se décomposer lui aussi sur son niveau énergétique, tout comme le corps se décompose au niveau physique. Mais en attendant il erre sur les plans inférieurs de l’astral et peut être aperçu par les personnes dont la perception s’ouvre à ce niveau.

Superstition, magie, sacrements

Père Joseph-Marie, vous réagissez contre la banalisation inquiétantes des pratiques magiques. Mais ne trouvons-nous pas une forme de « magie chrétienne » dans ce que nous désignons par le terme de « superstition » ?

Le terme latin « superstitio » dérive du verbe « superstare » : se tenir au-dessus, dominer. Mais il renvoie aussi à « superstes », le témoin, celui qui atteste qu’un événement passé a bien eu lieu ; de là le devin, celui qui témoigne de faits qu’il n’a pas vus sensiblement. Superstitio en est ainsi venu à désigner la divinisation, puis les pratiques magiques au sens large, enfin une forme pervertie de religion, mêlant des éléments ou des pratiques occultes au culte authentique. Saint Augustin propose une liste impressionnante de pratiques superstitieuses, allant du port d’amulettes aux pactes avec les démons, en passant par les différentes pratiques magiques. Mais votre question portait plus spécifiquement sur les formes de superstition internes au christianisme, c’est-à-dire des formes perverties de pratiques appartenant au culte chrétien. C’est sous cet angle que saint Thomas aborde la question de la superstition dans la Somme Théologique. Il y définit la superstition comme « la religion pratiquée avec excès »Thomas d’Aquin, « Religio supra modum servata », ((Somme Théologique, IIa IIae, 9.92-96.)).

Si la vertu de religion consiste à rendre à Dieu l’adoration qui lui est due, comment pourrions-nous la pratiquer « avec excès » ? Vous me voyez perplexe…

Il faut que je précise le sens de cette expression. S’appuyant sur Aristote, saint Thomas explique que le terme « excès » n’est pas à prendre ici au sens quantitatif. Il signifie dans notre contexte, que la dévotion n’est pas rendue à qui de droit, c’est-à-dire à Dieu seul ; ou qu’elle est pratiquée d’une manière indue. Rendre un culte à une créature est un acte d’idolâtrie qui appartient à la première « espèce » de superstition. Vouloir soustraire à Dieu « de force » des informations par divination fût-ce dans un contexte « chrétien » est un acte de superstition de la seconde espèce.

Pourriez-vous illustrer cette seconde espèce par un exemple ?

Je pense à certains excès dans l’utilisation de la Parole de Dieu. Ouvrir la Bible à tout bout de champ pour « obliger » Dieu à répondre à nos demandes est une forme de divinisation superstitieuse. Pour saint Augustin, repris par saint Thomas, une telle procédure peut même « mettre en jeu l’activité des démons ».

La superstition peut-elle s’insinuer jusqu’au cœur de pratiques cultuelles autorisées ?

Je m’appuierai encore sur saint Thomas pour vous répondre. Le but de notre culte ne peut être que la gloire de Dieu et l’offrande de tout notre être en réponse à son initiative de salut en Jésus Christ, notre Seigneur. Dès lors, tout ce que nous mêlons au culte qui ne contribue pas à cette fin, est de l’ordre de la superstition. La question est importante, car le culte exprime en gestes et en symboles les vérités de la foi : la liturgie est le premier lieu de catéchèse. C’est pourquoi le célébrant doit avoir le souci d’accomplir fidèlement le rite que l’Eglise lui a confié. Cependant, un excès d’attention au rite dans son extériorité, ou un formalisme excessif, peuvent devenir superstitieux dans la mesure où ils détournent l’attention de la finalité exclusivement spirituelle de l’action liturgique.