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17 mai 2005

II.2- Y aurait-il deux types de religions ?

Votre analyse suggère qu’il y aurait deux types de religions, essentiellement différentes ?

Il faut effectivement distinguer entre les philosophies religieuses, qui proposent des voies d’accès au divin, et les doctrines s’appuyant sur une révélation divine à proprement parler. Le premier groupe rassemble les traditions qui recueillent les réflexions et les expériences des sages des différentes cultures, en réponse à la question du sens de la vie, en particulier de la place et du devenir de l’homme au sein du cosmos - hindouisme, bouddhisme, taoïsme pour ne citer que les plus importantes. Par contre les religions révélées - judaïsme, christianisme, islam - prétendent que Dieu s’est prononcé sur les questions essentielles concernant son essence, l’identité de l’homme, sa mission et sa destinée. Dire que Dieu s’exprime dans des paroles et des actions, qu’il intervient dans l’histoire pour signifier sa présence et son dessein, implique que Dieu soit un Etre personnel distinct de l’être humain. La Révélation se présente essentiellement dans une dimension dialogale qui suppose une Altérité divine s’intéressant à l’homme, une Subjectivité qui prend l’initiative de communiquer avec nous par le biais de témoins privilégiés. Bien plus : un Dieu ami de l’homme qui décide de s’ouvrir à lui, dans l’espoir de se faire connaître et aimer. Cette altérité irréductible exclut d’amblée toute forme de panthéisme, car si l’homme émanait de Dieu, il n’y aurait pas de véritable dia-logue. De plus, Dieu ne serait pas un Sujet personnel, mais plutôt un Etre divin en devenir, prenant conscience de lui-même dans l’homme. Le concept même de Révélation suppose tout au contraire que Dieu et l’homme soient ontologiquement distincts : le Dieu transcendant est Cause première de l’ordre naturel auquel appartient l’homme, cet homme qu’il a créé « à son image » afin qu’il puisse entrer en relation avec lui. C’est par son Dabar, sa parole agissante, que Dieu jette un pont au-dessus de l’abîme ontologique qui le sépare de sa créature rationnelle et libre. Pour le chrétien, Jésus-Christ, le Verbe incarné, est le Dabar ultime de Dieu, dans lequel il se révèle et se donne pleinement ; c’est en lui que nous sont offertes en plénitude « la grâce et la vérité » (Jn 1, 17) et que s’accomplit pleinement la Révélation de Dieu.

Les philosophies religieuses naturalistes ne sont donc pas révélées ?

On ne peut au sens strict parler de Révélation que lorsque Dieu prend l’initiative de se communiquer dans un événement de Parole. Comme nous venons de le dire, cette Révélation atteint son caractère définitif et accompli en Christ, « médiateur et plénitude de la Révélation », selon l’expression de la Constitution dogmatique Dei Verbum [1] sur la Révélation divine, n°2. De fait, les philosophies religieuses naturalistes ne se fondent pas sur une parole révélée, mais sur la manifestation que Dieu donne de lui-même dans la nature, ainsi que sur l’expérience intérieure de l’homme en quête du divin - expérience reprise ensuite dans une réflexion de type métaphysique. Ce qui présuppose que l’homme serait capable d’atteindre ce divin par lui-même, en cheminant jusqu’au bout de la voie d’intériorité. Il n’y aurait donc pas de discontinuité réelle entre l’homme (intérieur) et Dieu. Plus exactement, l’homme pourrait fusionner avec le divin immanent au plus profond de lui-même, à condition de régresser en amont de son individualité personnelle, qui le maintient dans l’extériorité et dans l’illusion de la pluralité. Le divin immanent est habituellement identifié comme nous le verrons à une Energie impersonnelle, qui constituerait le substrat de tout l’univers visible et invisible. Toutes choses en émaneraient, y compris l’homme, qui serait donc divin par nature. La transcendance est abolie et le caractère personnel de Dieu, s’il est encore maintenu dans certaines traditions comme condition du cheminement de l’adepte, s’évanouit ultimement dans la fusion avec l’Absolu.

Nous pressentons bien que ces deux voies diffèrent quant à leur origine – la décision de l’homme de se mettre en quête du divin, ou l’initiative de Dieu de se révéler à l’homme - et quant à leur fin - la fusion avec le divin immanent ou la communion au Dieu personnel transcendant. Les chemins vont donc nécessairement diverger : d’un côté les mystiques naturalistes atteignent le divin immanent par des techniques tendant à suspendre l’activité du sujet personnel, jusqu’à ce que celui-ci se résorbe dans la non-dualité ; de l’autre les mystiques issues des traditions révélées s’efforcent d’accueillir dans la foi la Parole dans laquelle Dieu se révèle en se donnant. Rien d’étonnant dès lors que les principes naturalistes proposés par Alice Bailey aux fondements de la religion mondiale dont elle annonce la venue prochaine, ne correspondent en rien à ceux des religions révélées.

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La doctrine de l’unité originelle de toutes les religions dans une unique Tradition primordiale, ne correspond donc pas selon vous à la réalité ?

Outre le fait qu’elle est historiquement indéfendable, la doctrine de la Tradition primordiale est également intenable aux vues des conceptions incompatibles entre les deux types de religions que nous venons de définir. On ne peut ramener ces divergences à des différences secondaires sur des points de détails. Il s’agit de conceptions antagonistes en ce qui concerne la vision de Dieu, de l’homme et de leurs rapports. L’hypothèse de la Tradition primordiale est un mythe entretenu par le Nouvel Age précisément pour justifier les syncrétismes et valoriser unilatéralement la doctrine naturaliste. Or la divinisation de la nature ou la naturalisation de Dieu, demeure à jamais inacceptable pour les religions révélées.

Cela signifie-t-il qu’il faut nécessairement choisir ?

Effectivement : le caractère personnel ou impersonnel de l’Etre divin ; le statut ontologique de la nature - créée on émanée ; la réincarnation ou la résurrection, etc. ne sont pas des conceptions interchangeables. Et il ne suffit pas d’invoquer l’incarnation pour justifier le mariage entre la transcendance et l’immanence : dans la personne du Christ les deux natures, divines et humaines, demeurent distinctes, bien que parfaitement unies. De même, lorsque la grâce divine aura transformé notre nature à l’image de celle de Jésus-Christ, cette nature demeurera toujours créée, sans confusion avec la grâce incréée qui en aura fait son Temple.

Le syncrétisme, tant à la mode de nos jours, est une attitude « paresseuse » qui tente de faire l’économie d’un approfondissement des points de divergences, prétendant que ceux-ci relèvent d’une vision dualiste qui serait dépassée par l’expérience mystique. Certes le seul vrai Dieu est toujours au-delà de nos concepts, mais il n’est pas contradictoire. La raison ne peut contenir Dieu, mais elle n’est pas exclue de sa recherche.

Comme exemple de discours syncrétiste sous des aspects très doctes, citons l’enseignement magistral offert par le prof. Langdom à ses étudiants dans le premier ouvrage de D. Brown, Anges et Démons :

« Le christianisme a emprunté à bon nombre de religions. La canonisation des saints, par exemple, provient du principe de déification inventé par Euhemerus . La Sainte communion, la pratique qui consiste à “manger dieu”, est un héritage des Aztèques. Même le concept du sacrifice de Jésus, mort pour racheter nos péchés, n’est pas une pure invention chrétienne. On trouve des cérémonies d’autosacrifices de jeunes hommes pour sauver leur peuple, dans les premiers temps du culte de Quetzlacoatl . Dans toutes les religions organisées, il n’y a en fait que très peu d’éléments véritablement inédits. Aucune d’elles n’est partie de zéro. Elles découlent plus ou moins les unes des autres. Les religions modernes sont des assemblages de croyances et de rites assimilés par l’histoire, une sorte de compilation des différentes tentatives de l’homme pour appréhender le divin » (AD 266).

Sans même vérifier la véracité des affirmations rapportées, nous dénonçons le procédé qui consiste à rapprocher des actions ou des symboles, voire même des éléments de doctrine, provenant de traditions hétéroclites, sur la simple base d’une lointaine similitude, sans se donner la peine de vérifier si la comparaison est pertinente. L’origine commune de toutes les religions est le principe a priori à partir duquel sont relues les diverses traditions. La comparaison des données cherche ensuite à « démontrer » la pertinence de l’axiome, en procédant à quelques rapprochements effectués de manière totalement acritique.

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Si vous maintenez contre toutes formes de syncrétisme, que les religions naturalistes et les religions révélées contiennent des propositions contradictoires, les une seraient donc fausses et les autres vraies ?

Logiquement on ne peut en effet soutenir que les deux types de religion soient « également vraies ». La voie du naturalisme est celle qu’adopte spontanément tout chercheur d’Absolu qui n’a pas été confronté à l’initiative déconcertante de Dieu, nous révélant son visage en Jésus-Christ. Mais celui qui dans a foi reconnaît en Jésus la Parole ultime du Père, fait taire les discours religieux humains, et se met humblement à l’écoute de celui qui nous donne accès dans l’Esprit à « la vérité toute entière » (Jn 16, 13).

Il ne faudrait cependant pas en conclure que la voie du naturalisme ne contiendrait aucune vérité : l’Eglise a toujours reconnu qu’il y a dans les différentes religions des « rayons de la vérité qui éclaire tout homme [2] » (NA 2) ; des « semences du Verbe [3] » (AG 11), et que par la disposition de Dieu, il y a en elles des choses bonnes et véridiques [4] (OT 16), même si tout cela doit être « purifié, élevé et porté à sa perfection [5] » (AG 9 ; LG 17). L’Esprit Saint préparait la venue du Christ non seulement au sein du peuple élu, mais il orientait et continue d’orienter le cœur des hommes, de toutes races, langues, peuples et cultures, vers le mystère de l’Incarnation rédemptrice.

Cette action universelle de l’Esprit ne peut se séparer de celle qu’il mène dans le Corps du Christ qui est l’Eglise. Ces deux modes d’action dérivent tous deux de l’unique Mystère pascal et conduisent à lui par des voies différentes. Dans sa Lettre encyclique Redemptoris Missio, Jean-Paul II affirmait :

« Dieu appelle à lui toutes les nations dans le Christ ; il veut leur communiquer la plénitude de sa Révélation et de son amour ; il ne manque pas non plus de manifester sa présence de beaucoup de manières, non seulement aux individus mais encore aux peuples, par leurs richesses spirituelles dont les religions sont une expression principale et essentielle, bien qu’elles comportent des lacunes, des insuffisances et des erreurs » (RM 55).

Si c’est le même Esprit qui agit dans les grandes Traditions et dans l’Eglise, faut-il en conclure que toutes les religions ont une égale valeur salvifique ?

Certes c’est le même et unique Esprit qui agit au cœur des sages de toutes les traditions non-chrétiennes et qui guide l’Eglise. Mais la présence et l’action universelle de l’Esprit ne peuvent être simplement identifiées avec la présence et l’action particulière de ce même Esprit au cœur de l’Eglise du Christ. Dans un document intitulé Le christianisme et les religions (1987), la Commission théologique internationale précise :

« Bien qu’on ne puisse exclure la valeur salvifique des religions, cela ne signifie pas que tout en elles soit salvifique. On ne peut oublier la présence de l’esprit du mal, l’héritage du péché, l’imperfection de la réponse humaine à l’action de Dieu, etc. (cf. DA 30-31). Seule l’Eglise est le Corps du Christ, et c’est seulement en elle que se donne dans toute son intensité la présence de l’Esprit. Par conséquent personne ne peut rester indifférent à l’appartenance à l’Eglise du Christ et à la participation à la plénitude des dons salvifiques qui ne se trouvent qu’en elle (RM 55). »

Plus loin dans le même texte, la Commission ajoute avec prudence :

« L’affirmation de la possibilité de l’existence d’éléments salvifiques dans les religions n’implique pas en elle-même un jugement sur la présence de ces éléments dans chacune de ces religions particulières. »

Le document Dialogue et annonce [6] , émanant du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples précise cependant :

« C’est dans la pratique sincère de ce qui est bon dans leurs traditions religieuses et en suivant les directives de leur conscience, que les membres des autres religions répondent positivement à l’appel de Dieu et reçoivent le salut en Jésus-Christ, même s’ils ne le reconnaissent pas et ne le confessent pas comme leur Sauveur » (DA 29).

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Vous maintenez donc une supériorité du christianisme sur les autres religions - en particulier les naturalistes ?

En tant que croyant je pourrais difficilement vous parler autrement. La foi consiste en une illumination surnaturelle permettant à ceux qui l’accueillent, de reconnaître dans les Ecritures la Parole de Dieu qui se révèle à travers elles. Plus spécialement, la vertu théologale de la foi donne au croyant de reconnaître en Jésus de Nazareth, le Verbe de Dieu venu épouser notre nature humaine pour nous donner part à sa nature divine. Dès lors il serait incohérent pour un chrétien de mettre en balance sa foi avec des doctrines humaines - au demeurant très respectables, en tant que témoignages vivants de la quête de Dieu qui habite le cœur de l’homme, depuis que celui-ci est apparu sur Terre. Le chrétien ne prétend pas être l’auteur d’une doctrine religieuse qui serait supérieure aux autres Traditions ; il affirme tout au contraire explicitement que ce qu’il propose ne vient ni de lui ni d’aucune tradition humaine, mais de Dieu. Nous n’avons d’autre ambition que de partager le message de grâce que nous avons nous-mêmes gratuitement reçu du Père ; message qu’il nous a adressé par son Fils et communiqué dans l’Esprit.

Contrairement à ce qui nous est souvent reproché, le chrétien ne se considère pas comme « supérieur » aux autres, comme s’il avait tiré de son propre fond une sagesse qui ferait pâlir celle des Maîtres des autres Traditions. Il se présente tout simplement comme disciple de Jésus-Christ, envoyé par celui-ci pour annoncer à tous ses frères la Bonne Nouvelle qu’il a lui-même reçue et qui a transformé sa vie. Nous n’avons pas la prétention de convaincre tout le monde : « Je ne suis pas chargé de vous le faire croire, disait la petite Bernadette Soubirous à son curé, mais de vous le dire ». Nous demandons seulement à notre interlocuteur de reconnaître la cohérence de notre position. D’ailleurs tout croyant, quelle qu’elle soit sa religion, n’est-il pas convaincu que la doctrine à laquelle il adhère est plus « vraie » que les autres ? S’il ne l’était pas, il semble évident qu’il abandonnerait sa Tradition pour adhérer à celle qui lui apparaîtrait plus proche de la vérité. Puisque nos contemporains reconnaissent cette logique lorsqu’il s’agit des croyants des autres Traditions, pourquoi les chrétiens font-ils exception et se voient-ils accusés d’intolérance ou de fanatisme lorsqu’ils proclament que Jésus est « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6) ?

Toutes ces traditions ne peuvent cependant pas simplement se juxtaposer : comment les articulez-vous entre elles ?

Le croyant voit dans la Révélation du Christ, vrai Dieu et vrai homme, l’accomplissement du désir qui met les hommes en marche vers Dieu dans leurs Traditions respectives. Le rapport entre les Traditions naturalistes et la Révélation est pour nous un rapport de pressentiment - dont l’Esprit n’est pas absent - à accomplissement dans la plénitude de la lumière du Verbe incarné. Nous pourrions aussi parler en termes de préparation « lointaine » de la Révélation chrétienne - la préparation « proche » devant être réservée à la Première Alliance. La Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la foi sur « Quelques aspects de la méditation chrétienne » énonce à ce propos :

« Dans la réalité chrétienne, toutes les aspirations présentes dans la prière des autres religions sont comblées, sans pour autant que le moi personnel et son caractère de créature doivent être annulés et disparaître dans l’océan de l’Absolu. “Dieu est amour” (1 Jn 4, 8) : cette affirmation profondément chrétienne peut concilier l’union parfaite avec l’altérité entre l’être qui aime et l’être aimé, avec l’éternel échange et éternel dialogue. En ce sens, les Pères de l’Eglise ont pleinement raison de parler de divinisation de l’homme qui, incorporé au Christ Fils de Dieu par nature, devient par sa grâce participant de la nature divine, fils dans le Fils » (IV, 15).

Cette conviction que le dessein d’amour de Dieu sur les hommes ne se révèle et ne se réalise en plénitude qu’en Jésus-Christ, transparaît aussi avec force dans ce passage de l’Exhortation apostolique de Paul VI sur L’évangélisation dans le monde moderne :

« La religion de Jésus met objectivement l’homme en rapport avec le plan de Dieu, avec sa présence vivante, avec son action ; elle fait rencontrer ainsi le mystère de la Paternité divine qui se penche vers l’humanité ; en d’autres termes, notre religion instaure effectivement avec Dieu un rapport authentique et vivant que les autres religions ne réussissent pas à établir, bien qu’elles tiennent pour ainsi dire leurs bras tendus vers les Ciel » (n°53).

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La théologie pluraliste des religions pense que pour favoriser le dialogue interreligieux, les chrétiens devraient renoncer à toute prétention de supériorité. Qu’en pensez-vous ?

Le dialogue interreligieux est certes indispensable à l’heure où la culture de chaque pays s’ouvre à la dimension planétaire. Mais ce dialogue suppose deux ou plusieurs interlocuteurs dignes de ce nom, c’est-à-dire représentatifs de l’identité de la Tradition à laquelle ils appartiennent. Il est clair que l’angle d’approche de chacun sera conditionné par sa propre foi, et que dès lors les accents seront notablement différents. Estomper les différences sous prétexte de vouloir arriver à un consensus ne serait pas respecter les conditions d’un vrai dialogue et ne porterait aucun fruit durable. Cette « tentation » a séduit même des théologiens catholiques. Ainsi le Père Raimon Panikkar souhaite-t-il que le christianisme adopte une attitude plus « œcuménique » en acceptant de s’ouvrir passivement aux autres religions :

« Œcuménisme ne veut pas tant dire le fait que j’aille vers les autres, que je m’intéresse à eux et que je leur dise que je les tolère, que je peux apprendre d’eux et que nous conversons en terrain neutre (tout cela est nécessaire) ; il veut plutôt dire que je les accueille chez moi, tant ceux qui croient que ceux qui ne croient pas, et que je m’expose au danger qu’ils m’envahissent, qu’ils m’influencent avec en outre le risque d’être violé, c’est-à-dire de changer. De me changer en m’ouvrant aux autres. Dans cette acceptation de me laisser influencer, féconder, je renonce à moi-même et je me surpasse : le christianisme renonce à lui-même et ressuscite car renoncer c’est surpasser la si fameuse universalité du christianisme ; la spécificité du message chrétien et la supériorité de la religion chrétienne [7] . »

Certes, toute rencontre interpersonnelle devrait conduire à une démarche de conversion, impliquant un certain renoncement à soi. Nul besoin dans cette démarche de renoncer à l’Evangile, bien au contraire : il s’agit d’une mise en application de son message. Le dialogue œcuménique ne peut se développer que sur l’horizon d’une vraie charité, qui commence par le respect de l’interlocuteur et l’ouverture à tout ce que son message peut avoir de vrai, de bon, d’édifiant. Mais notre critère de discernement ne peut être que le contenu de notre propre foi, et non une subjectivité sans amarres. En supposant que l’opinion de mon interlocuteur non-chrétien parvienne à me faire douter de mon christianisme, j’aurais l’obligation en conscience de me retirer du dialogue œcuménique, n’étant plus représentatif de la foi chrétienne. Poursuivre les échanges alors que je n’adhèrerais plus au Credo de l’Eglise, serait à la fois trahir le christianisme et tromper mes interlocuteurs non chrétiens.

Le père Panikkar va beaucoup plus loin encore : selon lui, le christianisme ne pourrait survivre en Europe qu’au prix d’un renoncement à ce qu’il est, en vue d’une « résurrection » dans une forme nouvelle, où n’apparaîtrait plus « la spécificité de son message ». Ce qui revient pur et simplement à la négation du christianisme en tant que tel. « Survivre » à ce prix reviendrait à une apostasie doublée de lâcheté, car ce serait préférer la reconnaissance et la gloire qui vient des hommes à la fidélité au Christ qui nous a sauvés par le Sang de sa Croix. Soulignons encore que dans l’article cité, cette exigence de renoncement à ce qui lui est spécifique n’est posée qu’au christianisme.

Comment la théologie pluraliste des religions taite-t-elle ces différences qui selon vous subsistent de manière irréductible ?

Le parti pris de cette théologie est que les différences sont par définition secondes, voire secondaires ; elles résulteraient des multiples manières d’exprimer la même vérité dans des cultures variées. Le tout est alors de décider quelle expression de vérité fait autorité sur les autres. Cet apparent pluralisme peut facilement dévier vers une sorte de totalitarisme religieux, qui consiste à gommer les différences au nom d’une conception religieuse prédéfinie. Nous avions déjà souligné ce problème en présentant les principes de la « religion universelle » de Alice Bailey.

Dans cette perspective, les différences devraient céder le pas aux points communs, sur lesquels devrait se construire l’unité. Outre le fait - répétons-le - que ces différences sont loin d’être négligeables, s’ajoute que les points dits « communs » ne le sont souvent qu’au prix de simplifications outrancières. Ainsi on ne peut pas honnêtement conclure à une convergence entre deux Traditions, à partir d’une mise en parallèle d’un récit mythique et d’un récit historique. Citons la doctrine du « Christ avatar » comme exemple d’aberration à laquelle peut conduire une telle méthode. Nous ne construirons rien de durable à coup de simplifications historiques, épistémologiques ou théologiques. Le chemin ouvert par la Déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes : Notra Aetate [8] , consiste plutôt à partir honnêtement de ce que les religions ont fondamentalement de commun, à savoir l’effort de « répondre aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain » (NA 1), mais sans effacer les différences tout aussi fondamentales. Le document commence par affirmer :

« Les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés » (NA 1).

Il énumère ensuite les caractéristiques principales des diverses Traditions, en précisant :

« L’Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (Ibid.).

L’Eglise encourage même les chrétiens à « reconnaître, préserver et faire progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent dans les autres religions » (Ibid.). Mais elle demeure convaincue que la Révélation divine atteint son caractère spécifique et définitif en Jésus-Christ, qui seul accomplit l’autocommunication du Dieu trine aux hommes. Voilà pourquoi, fidèle à sa mission,

« L’Eglise annonce sans cesse le Christ qui est “la voie, la vérité et la vie” (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse, et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses » (Ibid.).

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Précisément, c’est bien cette affirmation de la médiation du salut universel en la personne de Jésus-Christ qui pose problème…

Il nous est impossible de répondre au désir de la théologie pluraliste lorsqu’elle demande au christianisme de proposer sa doctrine dans un discours plus théocentrisme que christocentrique, de manière à permettre aux autres religions d’y reconnaître leurs propres propositions. La vérité de la foi n’est pas à notre disposition : c’est nous qui sommes au service du donné révélé.

Il est significatif que dans l’article auquel nous faisions allusion, R. Panikkar ne mentionne même pas Jésus-Christ. Le programme proposé par cet auteur pour assurer la « survie » du christianisme - programme qui consistait à renoncer à la spécificité du christianisme - implique logiquement de renoncer au Christ. Du même coup, la religion chrétienne est réduite à une résurgence de croyances antérieures qui n’ont à vrai dire plus rien à voir avec l’Evangile :

« Ce qui est impératif est une résurrection. La majeure part de ce que nous qualifions de chrétien est une résurrection celte, grecque, méditerranéenne. C’est un fait préchrétien mais ressuscité en chrétien. Ce qu’il faut aujourd’hui est une résurrection de tout cela en une nouvelle vie qui commence en nous et finisse aux confins du monde – la personne humaine n’a pas de singulier ni de pluriel. On peut qualifier cette résurrection chrétienne, considérée ad intra, au même titre qu’un Celte, un Grec ou un Hébreu pouvaient penser que le christianisme est la résurrection de leurs religions respectives. Le jeu ne se joue pas entre progressistes et conservateurs. Il s’agit d’une transformation. Et celle-ci est l’œuvre de l’Esprit. Hommes de Galilée, que faites-vous à regarder le ciel ? N’ayez pas peur ! C’est tout ».

Il ne suffit pas de nommer l’Esprit (lequel ?)oudeciter Jean-PaulIIpour assurer l’orthodoxie d’un propos. Ce n’est pas une transformation du christianisme que propose R. Panikkar, mais une trahison. Il est particulièrement douloureux de lire ces lignes sous la plume d’un prêtre catholique se présentant comme théologien. Sa pensée n’est tout simplement plus chrétienne, mais il a rejoint la nébuleuse du Nouvel Age appelant de ses vœux l’émergence d’une religion mondiale faisant l’impasse sur le salut offert en Jésus-Christ. Tout porte à penser que cette nouvelle religion, construite sur les ruines des traditions séculaires, sera l’œuvre d’une commission d’experts, chargée de rédiger les constitutions d’une religion faisant l’unanimité de tous les hommes religieux de la Planète…

Dans un tout autre style, l’auteur du Da Vinci Code rejoint cette thèse de l’abandon du christocentrisme - thèse qui est une revendication commune aux différents mouvements appartenant à la nébuleuse du Nouvel Age. Dans son premier ouvrage, Anges et Démons, D. Brown, donne la parole au Camerlingue qui dans un moment dramatique, s’exprime devant les Cardinaux réunis en Conclave ainsi que devant les télévisions du monde entier, pour décrire une religion « moderne », mais qui n’est plus « chrétienne » que de nom :

« Le Camerlingue parlait sans artifices rhétoriques, sans agressivité. Sans aucune référence aux Ecritures ni à Jésus-Christ. Il employait un vocabulaire moderne, un langage simple, sans fioritures. Curieusement, le cardinal Mortati avait l’impression que c’était Dieu qui s’exprimait par sa bouche, un Dieu contemporain, porteur de l’ancien message. Dans un monde apathique, cynique, soumis aux défis de la technologie, des hommes de cette trempe, réalistes mais capables de toucher les âmes, incarnaient pour l’Eglise un espoir unique, peut-être la planche de salut » (AD 395-396).

Le rôle de la religion se limiterait à accompagner le développement exponentiel de la science, incapable de prendre du recul devant ses découvertes et d’évaluer leurs conséquences. De plus la science ne répond pas à la question du sens et ne réserve aucune part au sacré, plongeant les hommes dans un désarroi chaque jour plus angoissant.

« Si le monde pouvait voir cette Eglise comme je la vois, poursuit le Camerlingue : par-delà ses rites surannés, il y verrait un miracle moderne… une fraternité d’âmes simples et imparfaites, dont la seule vocation, face à un monde à la dérive, est de lui apporter la compassion » (AD 398).

Sans doute la compassion est-elle au cœur du christianisme ; mais elle n’y est pas présentée comme une valeur simplement humaine. La vertu de compassion a été renouvelée et transfigurée lorsque le Fils de Dieu est venu partager notre condition humaine par pure compassion divine. Certes une généreuse philanthropie telle que la propose le Camerlingue, est tout à fait louable, mais elle n’est guère l’apanage des chrétiens. Ce qui spécifie le message et la religion chrétiennes, c’est la Bonne Nouvelle de la philanthropie divine manifestée en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, venu nous révéler la destinée surnaturelle de l’humanité. Toute compassion humaine demeure limitée en raison de la fragilité de l’homme : la mort finit toujours par avoir le dernier mot. Mais la compassion divine est venue vaincre notre antique ennemie : par sa résurrection, Notre-Seigneur Jésus-Christ ouvre l’horizon d’une espérance illimitée. Ce n’est qu’en lui que la compassion prend son véritable sens, car en souffrant avec nous, il donnait à nos passions un poids d’éternité. La véritable compassion chrétienne est inséparable de l’annonce du Sauveur et du don de l’Esprit Saint consolateur, dont l’action transcende infiniment nos pauvres efforts humains auxquels il se joint.

Pour revenir à votre question et y répondre de manière provocante : le chrétien ne croit pas en Dieu, mais en Jésus-Christ, et au Père que le Fils unique nous révèle dans l’Esprit Saint, qu’il nous a donné pour nous « introduire dans la vérité toute entière » (Jn 16, 13). De manière générale, l’erreur de la théologie pluraliste des religions consiste à croire que cette centralité sur la personne du Christ serait aliénante ou irrespectueuse des autres approches religieuses. Nous croyons tout au contraire que c’est en Christ que l’aspiration religieuse de l’homme et les intuitions justes des autres religions trouvent leur accomplissement. Autant dire que nous ne pouvons pas ne pas annoncer le Christ, puisque c’est lui que nos frères des autres religions cherchent sans le savoir.

Père Joseph-Marie Verlinde

[1] Constitution dogmatique sur la Révélation divine : Dei Verbum (désormais DV).

[2] Déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes : Nostra aetate (désormais NA).

[3] Décret conciliaire sur l’activité missionnaire de l’Eglise : Ad Gentes divinitus (désormais AG).

[4] Décret conciliaire sur la formation des prêtres : Optatam totius Ecclesiae renovationem (désormais OT).

[5] Constitution dogmatique sur l’Eglise : Lumen Gentium (désormais LG).

[6] Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et Congrégation pour l’évangélisation des peuples : Dialogue et annonce (désormais DA).

[7] R. Panikkar, « Réflexions sur la religion et l’Europe », dans Spiritualités et mondialisation, Collectif, Dervy, Paris, 2004, p.101.

[8] Déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes : Notra Aetate (désormais NA).